Encre sur encre

de Sarah Blum, 22’, HD et 16mm, 2009

Nanafilms, Association de jeunes cinéastes, Paris

 

Le peintre, le poète et la cinéaste (*)

par Gérard Preszow


C’est comme un jeu. Les différents protagonistes entrent en scène tour à tour : la cinéaste est déjà là, le peintre arrive, le poète enfin. Et vous êtes le témoin qui se prend à ce jeu.


Commence le peintre. Il raconte une histoire sans parole. Il était une fois… une feuille agrafée au mur devient encre immense, exposée solitaire dans un lieu déserté que bientôt le ciel aspire. Entretemps, le temps du film, Paul Trajman se sera bagarré avec le blanc du papier dans un espace réduit. Il y a quelque chose du torero à le voir ainsi attaquer la feuille, la faire crisser, la gratter à la racine du pinceau, faire surgir les formes de cette danse insensée. Il respire fortement, halète, s’arrête, va de gauche et de droite et repart à l’attaque ; est-il toréro, est-il taureau ? Il est les deux le temps de la lutte, tantôt succombant au doute, à l’hésitation, risquant l’échec et le papier à poubelle, tantôt reprenant le dessus, couvrant l’espace et l’agençant dans une obsession d’équilibre. Il a l’œil et la main. Il faut aller vite, dans l’instinct de l’instant sinon tout s’éteint. Rien n’est donné jusqu’au moment où cela va de soi. La lutte a créé l’évidence. C’est là, maintenant, en dehors de lui, fruit du geste et du souffle. Fruit d’une ancienne pratique accueillant le hasard ; en maîtrise et soumission.


À contretemps était apparu le poète. Bernard Noël  regarde, scrute, laisse monter les mots qui disent ce qu’il voit, en contre-champ. On le dirait d’une ironie perplexe et complice. Quels mots vont bien pouvoir dire ces formes difformes, ces formes d’avant la forme, ces formes sans nom d’avant nomination ? La main de l’écrivain est soumise à contrainte de langue et de grammaire tandis que le peintre poursuit sa jubilation hors norme. Petit carnet et stylo contre volées et envolées de gestes traçants. Sas étriqué de fabrication verbale contre débordements lyriques du corps. Trouver le mot juste pour libérer la parole. Retrouver la naissance du verbe pour dire l’enfance de l’art, comme dans l’invention des nuages : ici une jambe, là une tête, et là un visage… Et la langue se fait chair par la voix, volume musical du corps. La cinéaste, Sarah Blum, s’amuse de la confrontation du peintre et du poète. Un ballet de mots et de traces, de regards, de sons et de silence. Elle contracte le temps, fait valser la voix et tinter le geste. Enferme et ouvre, à sa guise, visages et formes, réinvente le rythme, épure l’espace. Les yeux ne perdent rien. L’accueil des murmures dans la paume d’une main. On dépose les lunettes, on se frotte les paupières, le combat est terminé. Fatigue.


(*) à propos du film de Sarah Blum, Encre sur encre (2009)

(Extrait)

Fiche technique


Image/réalisation : Sarah Blum

Montage : Fanny Roussel

Son : Morgan Suren et Nicolas Joly

Création sonore et mixage : Laszlo Umbreit

Production : Nana Films